« 22.05.51. Nostalgie, fossoyeur du corps. Unique clé qui tourne dans la serrure de la nuit. Douleurs partout, jusque dans le mot. D’où silence. Les tombes se trouvent juste sur le bords extérieur. Des rêves comme des décalcomanies. Dents tombées, rires de hyènes mouettes. Des rires comme des débris. Tout en miettes. Les rêves sont-ils un début de prophétie ? »
Nelly Sachs, « Lettres en provenance de la nuit :1950-1953 » p.57, Traduit de l’allemand par Bernard Pautrat, Allia, 2010.
Cette totalité de regards, d’attitudes et de gestes attendus toujours,
ce circuit d’alertes, figé, dur et coupant qui dicte la conduite,
à voir et sans devenir même dans les théâtres de marionnettes.
Il fait toujours chaud ; brûlante est la glaise qui tient les membres,
ce golem-idole qui par la langue décrit le monde,
que demeure t-il là, ce monde de terres, d’ombres et de feu,
plus loin dans les « hiéroglyphes de lumières »,
avec les caractères de sangs imprimés sur les feuilles,
et l’abandon et la perte ont fait briller encore les étoiles,
rien ne peut arrêter cette énergie du désespoir.
Et la pluie de cendres qui doucement recouvre la terre,
cette terre immense qui accueille tous les vivants,
Regarde, lève les yeux sur cette neige devenue folle,
cette terreur absurde que l’on lit dans tes yeux,
l’absence de doute, la certitude de la fin,
est celle qui fait mourir toutes volontés,
toutes absences de restes, d’ordres et de défaites,
Nous sommes le peuple ; crient-ils,
avec la brutalité et l’arrogance des fascistes,
et rien ne nous est laissé en restes.
Et la nuit de l’esprit immense prend à la gorge,
cette nuit profonde qui emmène toutes vives espérances,
follement jetées dans l’abîme,
de ce temps du massacre et de l’industrie.
Ici, mécaniser les corps comme purs matériaux,
est devenu possible, rationnel, envisageable,
comme une matière première, une pure ressource exploitable,
cheveux, dents, doigts, peaux,
transformés à toutes fins utiles en savons, perruques et or,
pour laver la crasse des imbéciles,
Tout ces bien trop nombreux qui s’alignent,
à la façon abjecte des automates, des bien conformes,
sur l’idéo-drame funeste, la seule vision fanatique,
des hommes purs lignés de bonnes races,
Qu’avons nous de commun au fait ?
Avec ces pseudos-sujets, ces hommes dits supérieurs,
mis au service avec honneurs, des régimes affreux,
ceux là qui transforment la mémoire,
font de l’oubli et de la haine les valeurs pures et suprêmes,
envoient les masses d’esclaves dans les enfers,
Et la guerre, le management des hommes et des matériels,
des positions et des cibles tracent sur le sol, une géographie de l’enfer,
maintenant que tu dis l’expérience de l’absence,
la perte irrémédiable, la souffrance réelle,
que reste-il à voir, à dire, à écrire ?
Nous sommes perdus dans l’esprit des temps,
et seuls les poèmes et les signes ont cette force du ressouvenir,
avec eux va nuit et jour, le rythme du temps,
cette avancée fatale, saturante, au delà des moments et des périodes,
traverse comme une lame, les corps de suppliciés,
Les bâtisseurs des camps, du néant, de la torture,
ceux là qui exécutent les milliers d’ordres supérieurs,
qui frayent avec ces fabriques de l’enfer,
survivent là comme des sous-chefs,
en charge de procédures exécutables, de directives, de mots d’ordres,
Et leurs communications comme leurs systèmes sont affreux,
leur langue est tordue par des mécanismes,
de feux, d’huiles, et de sang,
pas une mémoire alerte, spéciale, ne survient, il n’y a rien à dire ici,
il n’ y a pas d’êtres vivants, ni de paroles, ni de temps,
Et dire le silence est un devoir aimé,
un témoin devant la grâce d’une parole aimante,
l’empreinte du silence et l’oubli qui n’est plus là,
maintenant je viens à toi, persécuté.es et disparu.es ;
qui encore se souviennent …
Nous restons muets la foule, toi, moi, elle et lui, devant cette horreur.
La bête immonde qui remonte dans les faibles souvenirs,
et marque l’intérieur des âmes,
par cette marque sur la chair indélébile,
ce tatouage qui classe par des numéros,
l’identité pour le camp, l’obéissance et l’assassin.
MP – 16062023
