La couleur froide

« Avec un imprévisible accord au creux de l’été,
dans la sotte torpeur du profond de la sieste,
une brise parcourt ma nuque et mon dos.
Je me plie au savoir de son enveloppant office
et m’abandonne au sommeil, tandis que le soir brûle
dans l’impassible flamme qui ne consent aucune trêve.
De la llama en que arde « – De la flamme ardente – » »

María Victoria Atencia, « Une brise », in « Poésie espagnole : Anthologie 1945-1990 » p.205, Présentation, choix et traduction de Claude de Frayssinet, Unesco et Actes Sud, 1995.

Peinture : Stéphane Weber

Les jours de plomb, assommant, n’en finissent pas,
ils stationnent au plus près des corps, creusés dans les veines,
chauffés au maximum, le sang bouillonne et le son,
caché dans l’abîme de feu, le son de ma voix s’étouffe,
au loin je vois les couleurs froides, les eaux dormantes,
un mirage posé au milieu des cités de béton, immobiles,
et les pauvres comme des drôles d’oiseaux encombrants,
gardés bien au chaud dans leurs cellules,
suffoquent à la mesure des trains de minutes figées,

leurs minces filets de voix épuisées, ne disent plus rien,
et l’appel à l’aide est brisé par les mornes bataillons télé-viseurs,
la vitre et les codifications Alpha, la mort en paillettes,
il fait froid où plus loin seulement dans tes rêves,
la couleur froide est nichée au cœur des neiges éternelles,
elle luit à la surface des rivières glacées, les arbres penchés par le vent et l’air que nous respirons est l’air suffoquant,
les armes dans les bétons brûlants, les verres des vitrines, chauffés,
les automobiles, les viandes grillées et les rejets dioxydes,
toute cette foultitude de faux besoins, d’angoissantes présences …

Et les pixels qui rutilent dans les yeux pastilles des internautes,
les yeux fixés sur l’écran, regardent et regardent encore,
tout autour des cages numériques ; tout s’effondre,
les paniques morales d’aujourd’hui, risibles, futiles ou dangereuses,
font perdre du temps à la préservation de la vie,
et le feu dévore l’intérieur des traces, des programmes, des histoires,
il est multicolore, enveloppant, il voyage seul au delà des mondes,
et si la glace peut chauffer, le feu protège tout à la fin,
les seuls actes et projets qui accomplissent des changements …

Et si je pense à la couleur froide, nue et alerte,
je pense aux pluies, aux neiges, aux fraîcheurs vives de la forêt,
les coins d’ombres, perdus au milieu de nulle part,
là où le soleil ne transperce pas, le feu s’est mué en froideur,
où il frôle seulement les sommets des grands êtres végétaux et froids,
dans ces abris de pénombres protégés de la fureur industrieuse des humains et j’aimerais creuser encore sous la terre vers la froideur,
creuser et rejoindre les mers de la transformation,
l’eau glacée prés des icebergs, le vent qui fouette ton visage,
boire les eaux douces des rivières et des lacs,

au cœur des cités chauffées à blanc, les humains cuisent,
dans les briques d’appartement brûlantes,
par milliards quand bien même l’économie capitale,
et les seules échappées belles sont les écrans allumés en permanence,
l’attention captée jusqu’aux nausées de soi,
ce sont des temps vidés de toutes utilités, de tout futurs, de tout contacts, après tout, je souffre et j’ai droit à une récompense …
Dopamine et agressivité ; les noires sensations du dressage,
les lumières chimiques luisent dans ton esprit de prisonniers,
et les futurs en échecs s’accumulent à n’en plus finir,
le contrôle du présent est détruit, le virtuel gagne et il temporise,
nous n’avons plus rien à faire de nos journées.

Le spectre Nihil avance sur toutes les ruines électroniques,
toutes ces décharges à l’extérieur, pourrissantes par le soleil,
le hardware et les métaux déchets, l’eau qui s’évapore,
les électricités bleues qui ne servent pas à l’essentiel,
l’exploitation termine ses programmes d’inter-activités,
on doit se plier en quatre aux ordres des commandants,
que reste t-il quand le feu a tout dévoré ; des nuages de cendres,
affreuses, terrifiantes, les lignes des corps malades, éventrés par les flammes et nos soins sont saturés d’alertes, de cris d’enfants, de douleurs et celles et ceux qui font face, font le travail du courage …

Il est inutile de se rencontrer ou de se reconnaître,
je souffre trop du feu intérieur qui transparaît, cloisonne et mutile,
et personne n’écoute la musique que jouent les couleurs froides,
cette tension vers un horizon de bien être, de bien vivre, ensemble,
le feu glacé, les eaux merveilles, les yeux aimants, la pluie d’un orage qui rafraîchit, le choc d’atmosphères, d’ambiances froides et chaudes,
il est temps de sortir des cages complexes, de voir le monde tel qu’il arrive, en images super-flippantes, en mises en scènes du désastre,
les morts du Temps appellent sur les parois des télé-viseurs,
ils chuintent en masse des mélodies éternelles,
ne les oublient pas, mais promets de vivre plus loin avec nous.

MP – 26062026

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