L’ordre impérial

Vivre à l’intérieur de l’Empire comme forme globale d’organisation de la vie humaine et animale sous perfusion de l’hyper-capitalisme de prédation revient bien souvent à expérimenter les modes de rapport à soi métabolisés et diffusés dans tout les interstices sociaux-symboliques de nos échanges. C’est à dire éprouver dans sa chair, les styles de conduite humaine adaptés à la promotion des normativités et des valeurs promus par l’ordre impérial ; de quoi parle t-on exactement ici sinon 1) de la norme de l’enrichissement maximale – chacun recherche ses intérêts bien compris et une vie réussie est une vie gagnée par l’argent 2) les valeurs égotisme et compétition comme repli stratégique sur soi qui maintiennent la réussite personnelle comme l’axe central de développement du soi. Il est commun de percevoir l’effet de la mise en ordre impérial par une conformation sévère des réactions et des attitudes devant des situations de la vie ordinaire ; par exemple la peur comme émotion primitive est devenu le carburant essentiel de ces ajustements de scènes de la vie économique et sociale-symbolique ; elle permet de fuir ce qui n’est pas conforme à une certaine stéréotypie de conduites ; (1) calculer ses avantages et des inconvénients sur un marché de services, de forces de travail et de biens, – chercher son utilité maximale -, éviter les peines et les douleurs, (2) refouler et rejeter un comportement ou une voix différent.e du comportement standard ou de l’univocité du groupe d’appartenance, rester conformiste à tout prix.

La logique de mise en ordre est une logique de la transparence à soi et aux autres, par la pénétration des systèmes psycho-communicants – réseaux asociaux et hardware – à l’intérieur des sphères de la vie domestique et dans tout les pans de la vie quotidienne ; « le mur de la télécommunication » est ici le type de rapport remédié techniquement par le smartphone et l’ordinateur, qui met l’individu – imbriqué – constamment face à lui même dans une autoconstruction virtuelle et fictive de sa propre vie. Ainsi, l’ordre impérial capitalise sur l’asservissement complexe des psychés « digitalisés » et l’assujettissement global – l’individu – comme unité de reproduction de l’ordre économique – à un pouvoir psychologique, technologique et tyrannique. Le rapport à soi substantiel se joue ici dans une cellule privative, placée dans le complexe des cages – l’architecture de la surveillance – chaque individu est connecté à son espace digital privé, espace capté par une propriété privée ou une multinationale sur étatique — pour entretenir un face à face égotique, irrésolu, vaniteux ; une petite partie à l’intérieur d’un tout, partie qui ne communique presque plus avec ses autres. La force de ce partitionnement complexe et de ces incarnations innombrables (des milliards de cellules digitales sont créés par les smartphones) de l’Empire permet une diffusion du psycho-pouvoir à tous les interstices sociaux symboliques comme vers tout les domaines de l’activité humaine (travail, art, famille, loisirs, sports, amour, amitié …)

Et on ne sort pas de l’Empire en claquant des doigts, facilement, aisément, comme on sortirait d’un lieu et d’un temps en ouvrant une porte, ou bien par la simple impulsion d’une démarche et la volonté personnelle ; analyser la force de l’emprise psychique qui rend le travail de « la différance » si difficile (le lointain et le proche, la langue figée du pouvoir, l’absence créative, la fuite et la complexité des dimensions des discours – « l’écriture et la différence », J. Derrida, 1967), c’est bien en venir à la description complexe des mécanismes d’appropriation des réponses individuelles et collectives dans un sujet de la représentation centralisée et officielle des états de choses et de la rivalité sociale-symbolique. La pression à la conformité est dans certaines situations très grande, elle ajoute à la peur de la différence, le sentiment de honte comme bloc de pression diffus, liquide et force d’adhérence aux logiques impériales ; « j’ai peur/honte de m’entretenir avec elle ou lui, j’espère que l’on ne m’a pas vu le faire, personne ne doit savoir » ; toutes stratégies d’identification du même par le même sont ici des stratégies de conformation des corps, des décisions, des langages humains à la domination hyper-capitaliste. Les liens sociaux ordinaires ainsi fragilisés parce que devenus des cibles de déréalisation par le psycho-pouvoir, deviennent si rares et si précieux pour les opposant.es et les dissidences organisés.

Les quatre principaux objectifs de l’Empire – identifier, isoler, terroriser, s’enrichir, perpétuer – , se rejoignent dans un seul objectif central qui commande à tous les autres ; conserver le pouvoir à tout prix ; déployer des techniques de conservation du pouvoir et en protéger la compréhension par les dissidences (il faut penser au « Prince » de Nicolas Machiavel [1513] comme technique de description critique du pouvoir par le double langage, Machiavel donne les clés de conservation du pouvoir au prince et aux sujets du prince ..). Pour ce faire, le complexe des cages dans les sociétés de l’information et de la cognition, comme outil de contrôle psychologique maximal, comme force de partitionnement de l’ancienne vie sociale symbolique en cages numériques, autophagie et auto déréalisation de sa propre vie, répond aux formes contemporaine de l’hyper-capitalisme ; ego maximalisé, anarcho-capitalisme, compétition féroce, repli sur soi, lutte pour la sélection des plus forts … L’énergie psychique et la tension corporelle déployées dans ces cages, permet une forme de sublimation inversée qui ne profite guère au travailleur et dont l’essence créative, abstraite extraite violemment par le capital est réinjectée dans les circuits de conditionnements des réflexions des émotions et des conduites adaptés à l’ordre communicant – le branchement des cognitions et des corps aux réseaux informatiques. La peur est l’émotion impériale par excellence ; elle est le ciment brut de la déréalisation et de la délation ; ferment d’un ordre asocial nouveau adapté aux technologies de sérialisation et de standardisation de l’expression humaine comme les Intelligences Artificielles Génératives de Régulation (IAGR).

Dans les sociétés de contrôle à haute intensité, marques sociotypiques de l’Empire, les technologies de régulation des activités humaines appuyées sur les Intelligences Artificielles Génératives représentent des moyens complexes de contrôle avancés des individualités dissidentes ou des subjectivités non conformes. En effet, l’adhérence à la forme-machine du langage produit aux kilomètres sans autorités, ni créativités, ni usages sociaux installés et sans logiques auctoriales, se traduit par l’effondrement des pratiques de lecture et d’écriture dans les populations sommées – par la force du chantage économique – de se conformer aux résultats bruts des machines y compris dans la partie la plus profonde et la plus intime d’eux même ; leurs capacités expressives personnelles. Le forçage économique des IAGR en permettant leurs déploiements hasardeux, violents et mal pensés, répond à un souci de mise en ordres de situations de travail et de respect d’objectifs de performance économique et financiers par les entreprises les moins regardantes en matière d’éthique de l’information. Il s’agit ici et toujours de réduire les coûts de la ressource humaine (en argent, en temps-formation, en opportunités et risques ..) en facilitant le remplacement de tâches cognitives et affectives, par un réseau d’applications connectées par des agents conversationnels ou des outils de génération de formes textuelles ou images. « On » prétend à la supervision humaine ultime et aux gains de productivité tout en vidant le contenu des tâches ordinaires du travailleur (perte de sens, isolement, désengagement …).

Toutes sortes de forces hybridées maintiennent les architectures de l’ordre impérial – par ce fameux complexe des cages ; la peur comme émotion collective, des normes d’accumulation de profits, des valeurs centrées sur la réussite individuelle et la performance égotique, la multiplication des terminaux smartphones et le phénomène massif de « l’égoisation » morbide liée, des intérêts bien compris et un calcul des plaisirs et des peines reliés de manière interne et profonde aux mécanismes de conditionnement des réactions humaines par une valeur abstraite – l’argent – et un champs d’interactivités ; le marché économique plus ou moins ouvert ou fermé et les stratégies d’acteurs. Le travail de dissidence doit profondément aller – dans une éthique réaliste et pragmatiste de survie de la forme humaine d’esprit et de société – vers la tension sociale de la créativité et la logique de fabrication des liens sociaux-créatifs, c’est à dire en fait, faire le pari de l’éducation de masse – prendre en compte l’intérêt global de l’enfant et former des êtres humains dans une Nature transformée, non des hommes ou des femmes au service d’un ordre économique artificiel qui détruit les milieux de vie et augmente partout les systèmes de morts et de souffrances dans un nécro-capitalisme. Permettre à un enfant de jouer librement sans polluer son esprit et ses réactions affectives, dés le plus jeune âge, par l’importation de processus de communication asservis aux conditionnements des vieux dualismes (mental-corps, individu-société …) et de l’affection « privatisée », – sortir de cette logique de l’adaptation à tout prix à un système économique qui soutient presque mécaniquement la destruction de l’expression de la vie – c’est un des projets de la philosophie pragmatiste pour John Dewey ou G.H. Mead ; un projet philosophique complexe et novateur, unique, qui remet au centre de nos interactions sociales, l’importance que tient l’éducation dans la promotion de la forme de vie démocratique.

Fragments d’un monde détruit – 210

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